Robert Kuttner a reçu un coup de téléphone peu ordinaire l’après-midi du 15 août. Co-éditeur de Prospect, revue américaine de gauche s’intéressant en priorité aux politiques publiques, il ne s’attendait probablement pas à ce que Steve Bannon, le conseiller politique du président Trump, demande à avoir cette longue conversation, qu’il a bien sûr retranscrit dans un article sur le site du magazine, Bannon n’ayant à aucun moment demandé à ce que leur entretien reste "off the record", c’est-à-dire privé.

Kuttner ne semble pas en être tout à fait revenu, et se perd en conjectures sur les motivations du conseiller présidentiel, mis en difficulté suite au meurtre d’une manifestante par un néo-nazi à Charlottesville le 12 août. Voici une traduction de son compte-rendu de la conversation :

Bannon_au_telephone.jpg

Steve Bannon au téléphone

L’impénitent Steve Bannon

Le stratège de Trump, mis en difficulté, prend l’initiative de me téléphoner pour discuter de la Chine, la Corée, et de ses ennemis à l’intérieur de l’administration.

Vous pourriez imaginer vu les récentes nouvelles que Steve Bannon est le dos au mur donc se comporte prudemment. Après les événements de Charlottesville, beaucoup le mettent en cause pour l’indulgence constante de son patron envers les suprématistes blancs. Les alliés du conseiller à la sécurité nationale H.R. Mac Master tiennent Bannon pour responsable d’une campagne contre lui de Breitbart News, que Bannon a autrefois dirigé. La défense de Bannon par Trump à sa conférence de presse de mardi était tiède.

Mais Bannon était d’excellente humeur quand il m’a téléphoné mardi après-midi pour discuter la politique de la ligne dure contre la Chine, et il n’a pas mâché ses mots pour décrire ses efforts pour neutraliser ses rivaux aux Ministères de la Défense, des Affaires Etrangères et du Trésor public. "Ils se font dessus" disait-il, avant de détailler comment il évincerait certains de ses opposants aux Affaires Etrangères et à la Défense.

Il va sans dire que j’étais un peu étonné de recevoir un courriel de l’assistant de Bannon mardi midi, au moment même où se déchaînait une nouvelle fois l’enfer au sujet de Charlottesville, disant que Bannon voulait me rencontrer. Je venais de publier un article sur la manière dont la Chine profitait de la dispute nucléaire Etats-Unis - Corée du Nord, avec quelques mots doux pour son patron.

"Trump a trouvé son égal en Kim. Le risque que deux idiots arrogants en arrivent à un échange nucléaire est plus grave qu’à aucun moment depuis octobre 1962". Peut-être Bannon voulait-il me crier dessus ?

J’ai dit à son assistant que j’étais en vacances, mais que je serais heureux de parler au téléphone. Bannon appela de suite.

Bien loin de me passer un savon pour avoir comparé Trump à Kim, il commença: 

"C’est un grand honneur de finalement vous mettre la main dessus. J’ai suivi vos écrits depuis des années et je crois que vous et moi pensons la même chose au sujet de la Chine. Vous l’avez très bien dit".

"Nous sommes en guerre économique contre la Chine. C’est dans toute leur littérature. Ils ne se privent pas de dire ce qu’ils font. L’un de nous sera un hégémon dans 25 à 30 ans, et les choses continuent comme maintenant ce sera eux. La Corée, c’est juste eux qui nous font danser. C’est une distraction"

Bannon dit qu’il pourrait accepter un accord où la Chine s’arrange pour que la Corée du Nord gèle son armement nucléaire avec des inspections tandis que les Etats-Unis retirent leurs troupes de la péninsule, mais qu’un tel accord semble improbable. Etant donné qu’il n’y a guère de chance que la Chine aille plus loin sur le sujet, et que la logique de la dissuasion est en elle-même une source de modération, Bannon ne voit aucune raison de se priver de sanctions commerciales dures contre la Chine.

A l’encontre de Trump menaçant "feu et colère", Bannon affirme :

"Il n’y a aucune solution militaire [aux menaces nucléaires de la Corée du Nord], vous pouvez l’oublier. A moins que quelqu’un résolve ce terme de l’équation qui me montre que dix millions de personnes à Séoul meurent dans les 30 premières minutes par armes conventionnelles, je ne sais pas de quoi vous parlez, il n’y a pas de solution militaire, ils nous tiennent".

Bannon poursuivit par une description de sa bataille au sein de l’administration pour une ligne plus dure contre le commerce chinois, et afin de ne pas tomber dans un piège consistant à penser que les plaintes au sujet du comportement commercial de la Chine devraient passer au second plan dans l’espoir que la Chine jouant les honnêtes courtiers aiderait à modérer Kim.

"Pour moi, la guerre économique contre la Chine est tout. Et nous devons nous concentrer là-dessus comme des maniaques. Si nous continuons à perdre, nous sommes à cinq ans, je dirais au maximum dix ans, de passer un point d’inflexion dont nous ne nous relèverons jamais".

Le plan d’attaque de Bannon inclut : une plainte basée sur la Section 301 du Trade Act de 1974 contre la coercition chinoise au transfert de technologie exercée sur les entreprises américaines faisant des affaires là-bas, et d’autres plaintes contre le dumping en matière d’acier et d’aluminium.

"Nous allons mener la vie dure à ces gars. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’ils sont en guerre économique, et ils nous écrasent"

Mais qu’en est-il de ses adversaires internes, aux Affaires Etrangères et à la Défense, qui pensent que les E.U. peuvent s’assurer l’aide de Pékin dans l’affrontement avec la Corée du Nord, et au Trésor public et au conseil économique qui ne veulent pas toucher au système du commerce ?

"Oh, ils se font dessus", et d’expliquer que la plainte Section 301, suspendue quand commença la guerre de menaces avec la Corée du Nord, n’a été mise de côté que temporairement, et sera réactivée dans trois semaines. Quant aux autres ministères, Bannon a de grands projets pour marginaliser leur influence.

"Je change les gens à la Défense en Asie orientale, j’y mets des faucons. Je fais virer Susan Thornton [chef intérimaire des Affaires est-asiatiques et pacifiques] aux Affaires étrangères.”

Mais Bannon peut-il vraiment gagner cette lutte interne ?

"Je la gagne tous les jours. Et nous continuons à nous battre. Il y Gary Cohn du Trésor et Goldman Sachs qui font du lobbying" (1)

"Il faut qu’on y arrive. La position par défaut du président c’est celle-là, mais c’est l’administration qui est prise de folie. Comprenez-moi bien. Je veux dire tous les jours".

Bannon expliquait que sa stratégie est de se battre contre les colombes de la politique commerciale en interne, tout en construisant à l’extérieur une coalition de faucons en matière commerciale, qu’ils soient de gauche ou de droite. D’où son coup de fil.

Il y a deux ou trois choses stupéfiantes à ce principe d’action. Premièrement, sachant que la plupart des opposants à la stratégie commerciale de Bannon contre la Chine sont d’autres responsables de l’administration Trump, il n’est pas clair comment en appeler à la gauche l’aide. Cela donnerait plutôt à ses adversaires des arguments pour le taxer de manque de fiabilité et de déloyauté.

Plus étonnant, le fait que Bannon téléphone à l’éditeur d’une revue progressiste - dont les deux premières couvertures après l’élection de Trump étaient "Résister à Trump" et "Contenir Trump" - et s’imagine qu’une possible convergence de vues sur le commerce avec la Chine pourrait compenser le fossé politique et moral au sujet du nationalisme blanc.

Jamais la question n’a été posée si la conversation était privée ou non. Cela aussi est ahurissant, car Steve Bannon n’est pas exactement un agneau sans défense quand il s’agit des relations avec la presse. C’est sans doute la personne qui maîtrise le mieux les médias en Amérique.

J’ai interrogé Bannon sur le rapport entre son programme de nationalisme économique et l’affreux nationalisme blanc incarné par la violence raciste à Charlottesville et la réticence de Trump à la condamner. Après tout, Bannon était l’architecte de la stratégie consistant à utiliser Breitbart pour chauffer le nationalisme blanc, puis à s’appuyer sur l’extrême-droite comme base pour Trump. (2)

Il a rejeté l’extrême-droite comme hors de propos et esquiva son propre rôle de la cultiver :

"L’ethno-nationalisme, ce sont des perdants. C’est une frange. Je pense que les médias jouent trop dessus, et nous devons l’écraser, euh l’écraser davantage".

"Ces types, c’est une collection de clowns"

De sa bouche, à l’oreille de Trump.

"Les Démocrates, plus longtemps ils font de la politique d’identités, mieux je les coince. Je veux qu’ils parlent de racisme tous les jours. Si la gauche se concentre sur race et identité, et nous sur le nationalisme économique, nous pourrons écraser les Démocrates".

Je n’avais jamais parlé avec Bannon avant. J’ai retiré de la conversation l’impression d’un homme à la fois futé et déchaîné. L’eau monte autour de lui, mais il continue ses combats internes, et tente de se faire d’improbables alliés extérieurs pour promouvoir sa stratégie chinoise. Ses ennemis en feront ce qu’ils en feront.

Soit les nouvelles de menaces sur la position de Bannon sont grossièrement exagérée par ses rivaux, soit il a décidé de ne pas changer sa routine et de tomber en combattant. Vu l’impulsivité de Trump, ni Bannon ni Trump ne savent vraiment d’un jour au suivant si Bannon restera ou partira. Il a survécu à d’autres menaces. Alors au diable les torpilles.

La conversation s’est terminée par une invitation de Bannon à la Maison Blanche après la Fête du Travail (3) pour continuer la discussion sur la Chine et le commerce.

On verra s’il y est encore.



1 - Goldman Sachs, faire du lobbying dans le sens du nationalisme économique, au risque de troubler les règles du libre-échange international ? Il est permis de penser que Steve Bannon s’illusionne quelque peu.

2 - Difficile d’imaginer avec Robert Kuttner que la base électorale de Trump serait constituée principalement de nationalistes racistes. Le président américain conserve depuis trois mois un soutien globalement stable à 40% de la population américaine, contre 55% d’opposants, comme le montre cet agrégateur de sondages. Il n’est fort heureusement pas vrai que 40% de la population américaine serait constituée de racistes, sinon le rassemblement des néo-nazis et autres klansmen  à Charlottesville aurait réuni des millions de personnes, plutôt que quelques centaines.

3 - Aux Etats-Unis, le 4 septembre.